1 juin 2016 Amalgammes

Jazzhot mars 2016

A St-Germain-des-Prés, s’il reste des jazz clubs, le pluriel cache mal la désertification culturelle actuelle sous le rouleau compresseur de la consommation de mode et de masse. Pourtant, c’est sur les fonts baptismaux du jazz, à l’angle des rues Dauphine et Christine, où venaient jadis Boris Vian et les amateurs de jazz de l’ère existentialiste, au Tabou puisqu’il faut l’appeler par son nom, que le Café Laurent (33, rue Dauphine) propose ses soirées jazz enfin de semaine dans le cadre du bel Hôtel d’Aubusson. Renseignements pris surplace, c’est l’ancien propriétaire d’un autre club de jazz au passé prestigieux, LaVilla, également d’un Hôtel de St-Germain, qui a poursuivi ici ce qui est sansdoute pour lui une vocation authentique, et on ne peut que lui rendre grâce dedéfendre l’histoire et la culture avec autant d’opiniâtreté et de bon goût dans cequartier encore d’une beauté remarquable malgré l’époque tout fric et chiffons.

Dans le cadre aristocratique du bel hôtel de charme, l’atmosphère est accueillante, confortable et propice à une écoute de qualité. La programmation ne fait pas de folie comparable à celle qui a illustré l’histoire de La Villa, mais reste exigeante, jouant la carte locale sous la férule de l’excellent Christian Brenner, pianiste maison et programmateur du lieu. Paris reste un vivier de musiciens de jazz toujours très intéressants d’horizons les plus variés.
Ce samedi 6 février, le trio de Christian Brenner (p), avec Yoni Zelnik (b) et Pier Paolo Pozzi (dm) avait invité le saxophoniste transalpin Luigi Grasso, installé depuis quelques années en France –avec quelques excursions nord- américaines. Cela faisait de cette formation une illustration très parisienne du jazz puisqu’on retrouvait à la basse un natif d’Haïfa en Israël, et à la batterie un Romain qui a depuis de nombreuses années adopté la Capitale. Christian Brenner, l’âme du lieu, est lui parisien depuis 1968, où il a fait toutes ses gammes jazz dans la veine du beau piano jazz de Bill Evans à Fred Hersh parmi d’autres inspirations.

Les soirées du Café Laurent proposent, du mercredi au samedi, des formules allant du duo piano-contrebasse au quartet. C’était donc un quartet sous l’impulsion de l’invité Luigi Grasso, qui a proposé deux heures d’un excellent jazz conjuguant standards mainstream et manière bop devant un auditoire à l’écoute et ravi d’une belle soirée.La surprise fut de découvrir Luigi Grasso, le volubile saxophoniste alto, opter ce soir-là pour l’instrument de Gerry Mulligan, un vieux baryton Conn à la belle sonorité. Ce qui n’a pas changé la personnalité toute italienne de notre saxophoniste, alliant volubilité et dextérité de l’alto et son profond du gros instrument, avec ce brin d’exubérance et de légèreté qui le rend si sympathique, jusque dans le choix «très improvisé» des thèmes. Il avait ainsi l’air parfois de jouer du ténor («Saint Thomas»), une sorte de compromis à l’italienne…

Il a rivalisé d’aisance avec son compatriote, beau batteur, au drive et à la nervosité bienvenue dans ce registre. Pier Paolo Pozzi est en effet un talent de la batterie jazz. Il possède une musicalité qui relève aussi de la grande tradition italienne. On fait chanter les instruments, avec swing comme ici – parfois à même les peaux avec les mains– mais toujours avec un sens profond de la mélodie et du récit, un souci premier de la musique. Cette complicité naturelle autant que culturelle entre Luigi et Pier Paolo a trouvé chez Yoni Zelnik un soutien attentif, sans faille, répondant à toutes les sollicitations. Inutile de dire que Christian Brenner, de son clavier et en connaisseur, a apprécié et soutenu le quartet avec à propos et la réserve modeste de l’hôte qui laisse beaucoup de place à ses invités, en les mettant dans les meilleures conditions pour leur expression. Ses chorus ont été sobres, empreints de délicatesse et nuancés, dans l’esprit de sa personnalité.

Luigi Grasso a donc bougé son gros baryton, lui faisant exécuter des cascades de notes, sans effort apparentsur «What’s New», «Isfahan» (Ellington- Strayhorn), «Saint-Thomas» (Sonny Rollins), un splendide «Stablemates» (Golson, référence également à Dexter Gordon), «It Don’t Mean a Thing» (Ellington), et en seconde partie «Yesterdays», «Darn That Dream», «I Remember April», «These Foolish Things» traité en ballade, «There Is No Greater Love», «Someday My Prince Will Come», «I Remember You», etc., et, à chaque set, un blues, traité à la façon Grasso, comme chacun des thèmes. Il y a eu des tempos lents, médium ou rapides mais la musique est resté toujours du jazz d’un excellent niveau, dans le cadre très agréable du Café Laurent, un beau lieu du jazz dans le St-Germain-des-Près de Paris, France, 2016, beaucoup de raisons qui doivent inciter les amateurs de jazz à faire le détour.

Yves Sportis

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Paris en clubs Février 2016


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